Depuis 2022, le CAUE27 accompagne une démarche collective pour imaginer la reconversion de quatre friches industrielles dans les vallées de la Risle et de la Charentonne. Ces friches offrent un potentiel de régénération à la fois écologique, architectural, urbain et paysager qui peut participer du développement territorial à l’heure de la zéro artificialisation nette. Elles racontent l’histoire agricole et ouvrière des vallées. Leur reconversion répond à la désindustrialisation et invite à tirer parti de leur potentiel résidentiel, touristique et environnementaux tout en misant sur le développement d’énergies renouvelables. L’appréhension de la reconversion de ces friches invite à penser les transformations des sites de façon complémentaire et articulée. Cet accompagnement vise à expérimenter en conciliant les enjeux du réemploi du bâti existant, de la renaturation des espaces à forte valeur environnementale et de la production d’énergie hydroélectrique.

Tout commence quand plusieurs propriétaires de friches s’interrogent sur le devenir de ces sites, la réutilisation du bâti, et sur la remise en fonctionnement des installations hydroélectriques présentes :

La commune de Brionne est à l’initiative de la démarche. Elle est propriétaire de la friche Siret Delaporte, ancienne industrie textile puis entreprise de transport située sur une île de la Risle au cœur de la ville. Cette friche d’environ 2 hectares présente un fort potentiel pour étendre le centre-ville, valoriser le milieu naturel de la rivière, son patrimoine industriel et hydraulique, et créer des liaisons douces au sein du bourg et au-delà.

La commune de Nassandres-sur-Risle a rejoint sa voisine, intéressée par le devenir de la friche Saint-Louis Sucre fermée en 2021 après 150 ans d’activité. Celle-ci est encore propriété de l’entreprise, en attente d’un repreneur pour transformer le site. Plusieurs générations d’habitants y ont travaillé (jusqu’à 800 employés environ). L’importance de l’emprise foncière du site situé entre le bourg-centre et un hameau de la commune pousse les élus à réfléchir à l’encadrement de son devenir. Le site accueille également la station d’épuration gérée par l’intercommunalité, bien qu’elle ne soit pas propriétaire du foncier.

Jean Baier, menuisier implanté dans un site à la confluence de la Risle et de la Charentonne à Serquigny s’est allié à la démarche pour trouver des solutions collectives. Plusieurs activités ont occupé le site au fil des siècles : un moulin, une filature et une entreprise de produits para-chirurgicaux qui a employé jusqu’à 600 personnes. Les ateliers sont actuellement investis par le propriétaire qui y a implanté son activité de menuiserie et a démarré des opérations de démolition. L’état du bâti existant, datant d’époques différentes, est très variable. Le bâti industriel du 19ième siècle aux grandes qualités architecturales est très dégradé. Le propriétaire souhaite le rénover pour pouvoir accueillir des entreprises en s’appuyant sur la remise en marche de la production hydro-électrique.

La coopérative des Nouvelles Coordonnées, un tiers lieu culturel occupe une friche à Fontaine l’Abbé qui a eu plusieurs vies : filature, ébénisterie industrielle et construction d’avions de voltige. L’activité industrielle y a cessé depuis une dizaine d’années, mais une nouvelle vocation a émergé pendant la crise sanitaire. La friche est désormais investie par la coopérative qui porte un projet de tiers-lieu hybride en milieu rural, dont le projet vise à mutualiser des espaces de travail artisanal, mais aussi à expérimenter de nouvelles formes de transmission, partage et convivialité avec la population locale. Rejoindre cette réflexion les intéresse au-delà des thématiques abordées, sur les potentiels liens à tisser avec les acteurs du territoire.

Les communes de Serquigny et Fontaine l’Abbé, membres de la coopérative des Nouvelles Coordonnées et investies dans le développement de leur territoire ont également rejoins l’aventure.

C’est une nouvelle page de l’histoire de la vallée que ces acteurs essayent d’écrire, en faisant le deuil de l’activité industrielle et en imaginant de nouvelles manières d’utiliser ces espaces situés dans de sites contraints notamment par l’état du bâti et le risque inondation. La mise en commun de ces sujets sur des sites publics et privés, à différents stades de reconversion et d’occupation, démontre un besoin de créer de nouvelles manières de penser le développement des territoires ruraux en déprise économique. Les intentions de ces acteurs visent à « ré-imaginer des architectures en prenant soin des milieux habités » autrement dit à questionner leurs ambitions d’aménagement au prisme de la transition écologique.

Ces acteurs publics et privés sont accompagnés par le CAUE27 qui a assumé un rôle de coordination, ainsi que les services de la DDTM27 et de l’intercommunalité Bernay Terres de Normandie au titre du dispositif Petites Villes de Demain dans lequel la commune de Brionne est inscrite.

Pour le CAUE27, l’objectif est d’accompagner les territoires à remettre en mouvement les bourgs et les espaces de vallées délaissés, tout en les accompagnant dans leur transition écologique, énergétique et démographique. Le recyclage du foncier déjà urbanisé, la revalorisation du patrimoine industrielle et la renaturation des espaces sont autant de transitions à inventer. Les quatre communes sont situées dans un secteur géographique de l’Eure en dehors des zones d’influence économique des métropoles parisienne, de Rouen et du Havre, que l’on peut considérer comme en déprise. Dans ce contexte, les méthodes d’aménagement classiques sont difficiles à mobiliser. Le projet collectif sur les vallées de la Risle et de la Charentonne permet de lancer un processus prospectif pour imaginer comment intervenir sur ce type de territoire, sans savoir dès le début quelles solutions ne seront trouvées ni vers quoi ce processus mènera.

La première étape de cette démarche est, en 2023, la candidature au concours d’idées Europan 17, dédié aux jeunes architectes, urbanistes et paysagistes. La candidature du territoire est retenue et l’originalité de la démarche est remarquée par l’association Europan France, organisatrice du concours : une réflexion à la fois territoriale et à l’échelle de chacun des sites, avec des propriétaires aux profils et besoins variés, unifié autour d’une problématique environnementale et énergétique.
L’intercommunalité Bernay Terres de Normandie et l’Agence Nationale pour la Cohésion des Territoires soutiennent financièrement cette étape du projet.

Vingt-trois équipes proposent des projets pour la vallée sur le thème « Villes vivantes, ré-imaginer des architectures en prenant soin des milieux habités ». Un des objectifs du concours est de créer un récit fort, car le processus de ce type de projet nécessite d’emporter l’adhésion des partenaires sur le long terme.

Les parties prenantes locales se réunissent pour étudier les propositions. Pour les communes comme pour les propriétaires, il s’agit d’un investissement réel, autour du partage des attentes de chacun et comment celles-ci transparaissaient dans les projets. Ces échanges autour des propositions ont permis de faire émerger une vision commune pour la vallée : un territoire dans lequel on a envie de vivre demain, s’appuyant sur ce qui s’est fait auparavant sans être passéiste ou nostalgique de l’ère industrielle des vallées, mais en cherchant à créer un projet qui s’adresse d’abord aux habitants des vallées pour leur permettre d’avoir accès à plus d’aménités.

Parmi ces vingt-trois propositions, trois projets lauréats sont choisis par le jury national d’Europan, composé de représentants de la commande publique privée et de représentants de la conception architecturale, urbaine et paysagère.

Les propositions portées par les lauréats misaient sur des interventions légères, simples, non spectaculaires, mais capables d’initier des transformations du territoire :
• Utilisation de l’énergie hydroélectrique compatible avec les continuités écologiques des rivières, tant animales (passes à poissons, pontons amovibles, dépose de barrages) que végétales (épaississement et diversification de la ripisylve, restauration écologique des berges, réserves humides) ;
• Renouvellement des pratiques agricoles pour mieux préserver la biodiversité, renforcer la souveraineté alimentaire et lutter contre le ruissellement érosif (reconstitution du bocage, le développement du pâturage, de l’agroforesterie et des cultures maraîchères en hortillonnage) ;
• Préservation de l’eau comme patrimoine collectif menaçant et menacé (augmentation des surfaces d’expansion des crues pour limiter les risques d’inondations) ;
• Réutilisation du bâti pour créer de nouveaux équipements, logements et hébergements touristiques.

A la suite de ce concours, les propriétaires des sites demandent en 2025 aux trois équipes lauréates de travailler ensemble. Leurs propositions étant constituées d’éléments cohérents et complémentaires, la maitrise d’ouvrage a souhaité profiter de l’ensemble de ces idées pour la suite de la réflexion. La commande passée auprès des lauréats doit permettre de passer de l’intention à l’action, en proposant une stratégie d’ensemble à l’échelle de la vallée ainsi qu’un cahier de recommandation avec des listes d’actions hiérarchisées pour chacun des sites, qui permet de changer le regard sur leurs potentialités.

Cette phase de travail est soutenue financièrement par la Région Normandie, au titre du dispositif « IDEE Action Régionale soutien aux projets d’éducation et d’accompagnement à la transition écologique », ainsi que par l’Union Européenne, au titre du programme LEADER et des Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (FEADER), piloté par le groupe d’action locale du Pays de Bernay, de Conches, du Neubourg et du Sud de l’Eure.

Les équipes lauréates ont travaillé en 3 temps :

• un premier a permis de questionner les intentions de chacun des propriétaires sur site, dans un face à face puis dans des réunions de restitution.
• un deuxième a permis de travailler à l’échelle de la vallée avec les acteurs de l’aménagement,
• un troisième a permis de partager les visions en un projet articulant l’ échelle de chacun des sites à celle de la vallée.

Ce déroulement a d’abord invité chacun des propriétaires à clarifier ses propres intentions sur son site en friche, à confronter ses visions aux réalités de terrain (physique et réglementaire) et à se situer par rapport aux projets des autres propriétaires.
Cette méthode a également demandé aux techniciens de clarifier et partager les contraintes et servitudes en un porté à connaissance sur chacun des sites et sur la vallée. Chacun a ainsi, depuis sa place, contribué à une expertise spécifique qui, une fois partagée et recollée a permis d’installer de nouvelles façons d’envisager le devenir de ces friches.

La stratégie d’ensemble sur laquelle ce travail collectif a abouti propose :
• De fédérer les acteurs et les actions autour d’un futur parc des Vallées de la Risle et de la Charentonne, couloirs de biodiversités entre le Perche, le Maine et la vallée de Seine, en s’appuyant sur les spécificités du territoire. Ce parc est considéré comme une véritable structure, une épine dorsale, capable de tisser les histoires de demain.
• De reconnecter les sites, entre eux et avec les bourgs en travaillant avec les cheminements, les traversées, les lisières, et la relation à la rivière, afin que la vallée joue son rôle d’espace du quotidien.
• D’engager une cohabitation active avec les vivants en s’appuyant sur les continuités écologiques, la renaturation, la gestion différenciée et la libre évolution pour intensifier l’habitabilité de ces milieux post-industriels.
• De renforcer les usages en s’appuyant sur l’existant et en considérant le patrimoine bâti et industriel comme une ressource à régénérer, capable d’accueillir de nouveaux programmes, de nouvelles filières et de nouvelles formes d’appropriation.

Des fiches actions à l’échelle de la vallée mais également à l’échelle de chaque site ont été produites, avec une priorisation des actions à mettre en œuvre à court terme pour avoir un effet levier comme par exemple :
• D’améliorer l’accessibilité au fond de vallée et à l’eau, alors qu’aujourd’hui certains des sites n’ont qu’une vision productive du passage de la rivière, en travaillant sur des parcours de mobilités douces et en mettant en scène les chemins de l’eau
• De créer des parcours d’observation écologique, culturel et mémoriel sur le site des Nouvelles Coordonnées où se côtoient histoire industrielle, activités artisanales et culturelles et une biodiversité inexploitée,
• D’imaginer une orientation d’aménagement et de programmation pour cadrer une opération immobilière sur la parcelle voisine au site de l’entreprise de menuiserie,
• D’identifier les fonciers stratégiques sur le site de Nassandres-sur-Risle sans attendre sa reprise pour préciser si certaines parties de ce site pourrait être acquise par la commune ou l’intercommunalité,
• D’aménager sur le site de Brionne un espace convivial et temporaire pour préfigurer et tester des usages et attirer les publics.

Les maitrises d’ouvrages ont déjà engagé une action à l’issu de ce travail. Ils participent à une étude de faisabilité sur la remise en fonctionnement des exploitations hydroélectrique sur les sites de Brionne, Fontaine l’Abbé et Serquigny lancée par l’Intercommunalité Bernay Terres de Normandie dans le cadre de la démarche Territoire Engagé Transition Écologique de l’ADEME. Des chantiers école sur les espaces extérieurs sont également envisagés pour améliorer les interactions entre ces sites aux caractéristiques écologiques riches et leurs usagers humains.

Cette étape du projet est importante, puisqu’elle clarifie une stratégie globale dans laquelle s’inscrivent un ensemble d’actions aux échelles variées, afin de leur donner du sens de la lisibilité pour les prochaines phases plus opérationnelles. Le document produit permet de créer un changement de regard sur le territoire en rendant lisible des dynamiques écologiques dont les élus et propriétaires de sites n’avaient pas conscience dans leurs usages quotidiens. Cette connaissance des périmètres de projet et de leur contexte amène à modifier les schémas habituels de programmation : plutôt que d’imaginer comment remplir le site de l’extérieur, on décide de s’appuyer sur ce qui est déjà là, et on laisse la place au vide et aux vivant non humain qui se glisse dans les interstices.

 

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